CHAPITRE ONZE

Nous rentrâmes au dortoir en bavardant de tout et de rien. Mes copains s’efforcèrent de ne pas commenter la scène qui venait d’avoir lieu, tellement horrible pour moi.

J’étais dans une situation insupportable. C’était ma faute si Erik avait rompu ; pourtant, il me manquait. Beaucoup. Et il me plaisait toujours. Beaucoup. D’accord, il se conduisait comme un idiot, mais il m’avait surprise avec un autre homme  – enfin, un autre vampire, ce qui ne changeait pas grand-chose. Bref, j’étais terriblement frustrée de ne rien pouvoir réparer, car je tenais toujours à Erik.

— Que penses-tu de lui, Zoey ? demanda Damien. J’allais lui répondre que je le trouvais génial et très agaçant quand je me rendis compte que Damien ne parlait pas d’Erik.

— Le nouveau, soupira-t-il. Stark. Que penses-tu de lui ?

Je haussai les épaules.

— Il a l’air sympa.

— Sympa et sexy, compléta Shaunee.

— Pile comme on les aime, conclut Erin.

— Et toi, Damien, voulus-je savoir, comment tu le trouves ?

— Cool, mais distant. En plus, il ne peut pas avoir de camarade de chambre à cause de Duchesse ! Ce chien est énorme !

— Stark vient d’arriver. On sait tous ce que ça fait. Peut-être que se montrer distant est sa façon de gérer ça.

— C’est étrange qu’un novice avec un tel talent ne veuille pas s’en servir, fit remarquer Damien.

— Il y a peut-être des choses que nous ignorons, dis-je, repensant à l’assurance et à la nonchalance de Stark en présence des vampires, et à son changement l’attitude quand Neferet lui avait laissé entendre qu’elle voulait qu’il reprenne la compétition.

— Parfois, avoir des pouvoirs peut être effrayant, poursuivis-je, plus pour moi-même que pour répondre à Damien.

Il me sourit et me donna un petit coup d’épaule :

— Tu sais ce que c’est de ne pas être comme tout e monde, toi !

— Oh oui ! fis-je, essayant d’oublier le malaise qu’avait provoqué ma rencontre avec Erik.

Le téléphone portable de Shaunee signala qu’elle avait reçu un message.

— Ooooh, Jumelle ! C’est Cole Clifton. Lui et T. J. demandent si on a envie d’aller voir la saga Jason tourne au dortoir des garçons.

— Quelle question ! gloussa Erin en entamant une petite danse.

Nous levâmes tous les yeux au ciel.

— Oh, et vous êtes invités, vous aussi, dit Shaunee.

— Chouette ! fit Jack. Je n’ai pas vu le dernier. Comment s’appelle-t-il déjà ?

— La Vengeance dans la peau, répondit Damien.

— C’est ça ! Tu es tellement calé en cinéma ! Tu connais tous les films.

— Pas tous. J’aime surtout les classiques. À l’époque, il y avait de vraies stars, comme Gary Cooper, James Stewart, James Dean. De nos jours, trop d’acteurs sont.

Il se tut brusquement.

— Que se passe-t-il ? s’étonna Jack.

— James Stark...

— Quoi ? demandai-je.

— James Stark est le nom du personnage interprété par James Dean dans La fureur de vivre ! Je savais bien que ce nom m’était familier.

— J’ai vu ce film !

J’étais curieuse de savoir si le nouveau s’appelait comme ça avant d’être marqué ou si, comme de nombreux novices, il avait choisi ce nom pour sa vie de vampire. Si c’était le cas, cela révélait des choses assez intéressantes sur sa personnalité.

— Alors, Zoey, tu viens ? lança Damien, me sortant de ma rêverie.

Tous mes amis me regardaient d’un air interrogateur.

— Où ça ?

— Hou-hou ! La Terre à Zoey ! On va au dortoir des garçons pour voir le film, me rappela Erin.

— Oh, ça. Non, répondis-je machinalement.

J’étais contente que mes amis ne soient plus fâchés contre moi, mais je n’étais pas d’humeur à traîner avec eux. Je me sentais meurtrie ; j’avais l’impression de ne plus être vraiment moi-même. Trop de choses s’étaient cassées en quelques jours seulement ; j’avais imprimé et perdu ma virginité avec un vampire qui ne m’avait pas aimée, et qui avait été brutalement assassiné ; j’avais prisé le cœur de mes deux petits amis ; une guerre terrible avait failli éclater... Ma meilleure amie n’était plus une morte vivante, mais elle n’était pas non plus redevenue normale et elle séjournait toujours avec des novices rouges dans ces souterrains sordides. Je ne pouvais pas en parler à mes amis, pour que Neferet n’apprenne pas en sondant leur esprit que nous étions au courant de ce qu’elle manigançait. Et voilà qu’Erik, l’un de mes deux ex au cœur brisé, allait être mon professeur de théâtre  – comme si son retour à la Maison le la Nuit n’était pas un coup de théâtre en soi.

— Non, répétai-je plus fermement. Je vais retourner voir Perséphone.

— Dommage, fît Damien, ce serait chouette de t’avoir avec nous.

Mes amis sourirent et hochèrent la tête, balayant les restes de la peur qui s’était installée en moi depuis qu’ils m’avaient rejetée.

— Merci, mais je ne suis pas vraiment d’humeur, ce soir.

Je pensais que Damien allait me serrer dans ses bras, comme il le faisait toujours pour dire au revoir ; au lieu de ça, il dit à Jack :

— Allez-y, je vous rejoins. Je vais accompagner Zoey à l’écurie.

— Tu n’es pas obligé, fis-je. Ce n’est pas très loin.

— Tu n’as pas dit que tu avais été attaquée et blessée en rentrant de l’écurie ?

Je haussai un sourcil.

— Je pensais que tu ne me croyais pas.

— Eh bien, les visions d’Aphrodite m’ont fait changer d’avis. Quand tu auras fini de communier avec ta jument, appelle-moi sur mon portable. Jack et moi nous ferons passer pour plus costauds que nous ne le sommes et nous viendrons t’escorter.

Nous éclatâmes de rire. J’allais essayer de le convaincre que je n’avais pas besoin d’escorte lorsqu’une corneille se mit à croasser. Je me figeai :

— Tu entends ça ?

— Le corbeau ? Oui.

— Un corbeau ? Je croyais que c’était une corneille.

— Non, le croassement du corbeau ressemble aux coassements des crapauds.

Le cri sinistre reprit, beaucoup plus près. Je frissonnai.

— Ça ne me plaît pas ! Pourquoi il s’égosille comme ça ? Nous sommes en hiver, ce n’est pas la saison des amours, si ? En plus, il fait nuit. Il devrait dormir !

Je sondai l’obscurité, sans apercevoir aucun oiseau. Pourtant ce corbeau-là semblait remplir le ciel, et son cri agressif me glaçait le sang.

— Je ne connais pas vraiment leurs habitudes, répondit Damien en m’observant avec attention. Pourquoi cela te préoccupe-t-il tant ?

— Avant de me faire attaquer, j’ai entendu un battement d’ailes. Et puis, j’ai un mauvais pressentiment. Pas toi ?

— Non.

Je soupirai, m’attendant à ce qu’il me conseille de maîtriser mon stress et mon imagination. Une fois de plus, il me surprit.

— Cela dit, tu es plus intuitive que moi. Alors, si tu as un mauvais pressentiment, je te crois.

— C’est vrai ?

Nous étions arrivés devant l’écurie. Je m’arrêtai pour me regarder. Il me sourit chaleureusement.

— Bien sûr. Je crois en toi, Zoey.

— Toujours ?

— Toujours, dit-il fermement. Et j’assure tes arrières. Alors, le corbeau se tut et mes frissons cessèrent.

— Merci, Damien.

À cet instant, j’entendis le miaulement grincheux de Nala. Ma chatte sortit de l’obscurité et vint se frotter contre les jambes de Damien.

Il se pencha pour lui gratter le menton.

— Bonjour, petite ! Je vois que tu viens prendre le relais.

Il me mit la main sur l’épaule :

— Si tu as besoin de moi au moment de rentrer, appelle-moi. Ça ne me dérange pas du tout.

 

— Merci, répétai-je.

— À vot’service, M’dame !

Je souriais encore en m’engageant dans le couloir qui séparait le complexe sportif de l’écurie. Tout allait bien ! Mes amis ne m’en voulaient plus ; je commençais à me détendre.

Alors que je m’apprêtais à pousser la porte de l’écurie, je perçus un claquement, suivi d’un bruit sourd, provenant du complexe sportif. Me laissant guider par ma curiosité, j’y entrai.

C’était une sorte de terrain de football, avec une piste de course autour. Les novices pouvaient y jouer au foot et faire de l’athlétisme. La salle était couverte pour que les élèves ne soient pas gênés par le soleil, et éclairée par des lampes à gaz qui ne blessaient pas les yeux. Ce soir-là, la plupart étaient éteintes, si bien que j’eus du mal à distinguer ce qui se passait de l’autre côté.

Je finis par apercevoir Stark, qui me tournait le dos, un arc à la main, face à une cible ronde. Dans le centre rouge de la cible était fichée une flèche qui me parut très grosse.

Nala poussa un petit grognement, et je remarquai Duchesse, endormie aux pieds de son maître.

— Tu parles d’un chien de garde ! murmurai-je à Nala.

Stark se passa la main sur le front, comme pour en essuyer la sueur, et roula des épaules pour les détendre. Même à cette distance, il semblait sûr de lui et fort. Il était tellement différent des autres garçons à la Maison de la Nuit ! En réalité, il était très différent des garçons en général, et cela m’intriguait beaucoup. Alors que je restais plantée là à l’observer, il prit une autre flèche dans le carquois posé par terre, banda son arc, et dans un mouvement d’une vitesse incroyable, relâcha le trait, qui alla se planter en plein milieu de la cible.

Regardant mieux, je réalisai avec surprise que la flèche qui m avait paru si grosse, c était en fait toute une grappe de flèches. Toutes s étaient logées au centre de la cible ! Incrédule, je fixai Stark, de nouveau en position de tir. Il avait le charme des mauvais garçons.

Oh, oh. Je n’avais vraiment pas besoin d être attirée par un mauvais garçon ! J’avais renoncé à toute relation avec le sexe opposé. Je reculai pour sortir discrètement quand je l’entendis lancer sans se retourner :

— Je sais que tu es là, Zoey.

Comme si c’était un signal, Duchesse se leva, bâilla et trottina joyeusement dans ma direction en remuant la queue. Elle me salua d’un petit aboiement. Nala arqua le dos, mais ne cracha pas. Elle laissa même le labrador la renifler un peu avant de lui éternuer à la gueule.

— Salut, dis-je en caressant les oreilles du chien. Stark m’adressa un petit sourire insolent. Je commençais à penser que c’était son expression normale. Il tait un peu plus pâle qu’au dîner. C’était dur d’arriver dans une nouvelle école, même pour un mauvais garçon canon.

— J’allais à l’écurie quand j’ai entendu un bruit. Je ne voulais pas te déranger.

Il haussa les épaules et voulut dire quelque chose, mais il dut se racler la gorge, comme s’il n’avait pas parlé depuis longtemps.

— Pas de problème. Je suis content que tu sois là. a m’évitera de te chercher.

— Oh, tu as besoin de quelque chose pour Duchesse ?

— Non, j’ai ce qu’il faut. J’ai apporté toutes ses affaires avec moi. En fait, je voulais te voir.

« Non, ma vieille, tu n’es pas terriblement curieuse, ni flattée qu’il veuille te parler. »

— Qu’est-ce que tu veux ? demandai-je avec nonchalance.

Au lieu de répondre, il me posa une question :

— Tes Marques signifient-elles vraiment que tu as une affinité avec les cinq éléments ?

— Oui, fis-je en m’efforçant de ne pas grincer des dents.

Je détestais que des nouveaux m’interrogent sur mes dons. Par la suite, soit ils me vénéraient comme une héroïne, soit ils me traitaient comme une bombe qui risquait d’exploser à tout instant. Dans les deux cas, c’était très gênant.

— Dans mon ancienne école, à Chicago, une prêtresse avait une affinité avec le feu. Elle pouvait faire brûler des choses. Tu peux utiliser les éléments comme ça ?

— Si tu veux savoir si je peux faire brûler de l’eau, la réponse est non.

Il fronça les sourcils et secoua la tête, passant de nouveau la main sur son front. Je me forçai à ne pas remarquer qu’il était craquant.

— Je ne te demande pas si tu peux détourner les éléments, mais si tu es suffisamment puissante pour les contrôler.

— Cela ne te regarde pas !

— Ce qui signifie que tu dois être très puissante. Je plissai les yeux.

— Encore une fois, ce ne sont pas tes affaires, ai tu besoin de moi pour quelque chose qui te concerne, par exemple des affaires pour Duchesse, dis-le. Sinon, m’en vais.

Il s’avança vers moi.

— Attends, Zoey ! Excuse-moi d’insister ; j’ai de bonnes raisons de te poser cette question.

Son sourire sarcastique avait disparu, et il me regardait sans curiosité malsaine.

— Bien. Oui, je suis puissante.

— Et, si quelque chose de grave se passait, tu pourrais demander aux éléments de te protéger, toi et ceux qui comptent pour toi ?

— Ça suffit maintenant ! Tu es en train de nous menacer, mes amis et moi, ou quoi ?

— Oh non ! s’écria-t-il en levant la main, comme s’il se rendait.

Puis il se pencha lentement pour poser son arc par terre.

— Je ne menace personne. Je m’explique mal, c’est tout. Je veux simplement que tu connaisses mon don à moi.

Il avait prononcé ce mot avec une telle gêne que je haussai un sourcil.

— Ton don ?

— C’est comme ça qu’ils l’appellent. C’est lui qui fait que je suis si doué pour le tir à l’arc.

Je ne dis rien, attendant impatiemment qu’il continue.

— Mon don, c’est que je ne peux pas manquer ma cible.

— Tu ne peux pas la manquer ? Et alors ? Quel rapport avec moi et mon affinité avec les éléments ?

Il secoua la tête,

— Tu ne comprends pas. J’atteins toujours la cible, sauf que ce n’est pas forcément celle que j’ai visée.

— En effet, je n’y comprends rien, Stark.

— C’est que je suis nul en explications, soupira-t-il en s’ébouriffant les cheveux. Le meilleur moyen, c’est de te donner un exemple. Tu as déjà entendu parler du vampire William Chidsey ?

— Non, mais ce n’est pas étonnant. Je ne suis marquée que depuis quelques mois.

— Eh bien, Will faisait du tir à l’arc. Pendant presque deux cents ans, il a été le champion incontesté des vampires.

— Wouah ! Sacré exploit, vu que les vampires sont les meilleurs archers qui soient !

— Oui. Will a botté le cul à tout le monde pendant presque deux siècles. Du moins, jusqu’à il y a six mois.

— Six mois... C’était l’été dernier. C’était l’époque des Jeux olympiques des vampires, non ?

— Oui, ils appellent ça les Jeux d’été.

— Tu le connais bien, ce Will ?

— Je le connaissais bien, oui. C’était mon mentor, et mon meilleur ami. Il est mort. 

— Oh, je suis désolée, lâchai-je, confuse. 

— Moi aussi. C’est moi qui l’ai tué. 

[La Maison de la Nuit 04] Rebelle
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